Négrophobie et racialisme noirs : William Hannibal (...)

Avertissement.

Livre : Blancs mais... Noirs. Le passing, une mascarade (...)

Haro sur la presse. Le précédent Theodore Roosevelt (The (...)

Livre. Ijeoma Oluo, “So You Want to Talk About Race”, Seal (...)

Négrophobie et racialisme noirs : William Hannibal Thomas.

Dans cette immensité qu’est l’histoire des Africains Américains (*), William Hannibal Thomas s’est fait une place que beaucoup voudraient oubliable. Les presses de l’université de Géorgie rééditent néanmoins la biographie qui lui a été consacrée en 2002 par l’historien John David Smith. La vie de William Hannibal Thomas fut pour le moins fantasque. Mulâtre né le 4 mai 1843 de parents libres dans un petit comté de l’Ohio, W. H. Thomas passa son enfance entre l’Ohio et le Michigan. A 16 ans, son admission à l’Otterbein College − une université fondée en 1847 par les United Brethren of Christ, une église évangéliste dont l’un des fondateurs s’appelait Philip William Otterbein − suscite une polémique à l’échelle de l’Ohio. D’un côté, les étudiants, le personnel administratif et académique et la direction de l’université objectent qu’il est noir et que cette université est réservée aux Blancs. Mais la tutelle ecclésiale de l’établissement est pour sa part anti-ségrégationniste dans le prolongement de son abolitionnisme. Cet imbroglio se solde par une expulsion forcée de W. H. Thomas de l’établissement par sa direction puis par la décision du gouverneur Simon P. Chase d’apporter le concours de la force publique à son admission effective dans un établissement qu’il quitte sans en être diplômé.

Entre 1861 et 1865, il sert dans les armées de l’Union, notamment dans un régiment noir de l’Ohio. Il est démobilisé en 1865 à la suite d’une blessure grave par balle au bras en Caroline du Nord, une blessure qui lui vaut une amputation du bras gauche. La période de la Reconstruction (1865-1877) voit William H. Thomas compter parmi les Noirs élus dans les parlements des Etats du Sud. En Caroline du Sud pour ce qui le concerne, au barreau duquel il fut par ailleurs inscrit. Il ne fut pas peu fier de ses charges parlementaires, notamment de ses présidences de commissions, ainsi que de son engagement dans la campagne présidentielle de 1876 qui vit le candidat ayant ses faveurs, le Républicain Rutherford B. Hayes, l’emporter de peu en Caroline du Sud contre son concurrent démocrate Samuel J. Tilden.

En dehors de sa nomination en 1878 comme consul des Etats-Unis auprès du Sud-Ouest Africain portugais (la future Angola), ses traces publiques dans l’immédiat après Reconstruction sont liées à ses activités en relation avec la construction d’églises, d’écoles et d’autres types de structures « pour l’enseignement primaire dans des localités jusqu’alors inconnues », ainsi qu’à des mises en cause financières diverses pour ces activités. Cette adversité ne l’empêcha pas de fonder un éphémère magazine, The Negro, puis de publier successivement trois textes : On Réparations (A. M. E. Church Review, 3, July 1887, p. 485-491) − Land & Education (1890) – The American Negro. What He Was, What He Is, And What He May Become (The Macmillan Company, 1901). Le premier de ces textes est précisément une doctrine chiffrée des réparations devant être faites aux Noirs. L’Etat fédéral, argumente-t-il chiffres et montants à l’appui, devrait engager une politique de grande ampleur destinée à aider les Africains Américains à devenir propriétaires terriens dans le Sud. Son essai de 1890 argumente que le salut des Noirs est, d’une part, dans la prière et les valeurs morales, d’autre part dans la propriété terrienne, soit un discours tenu alors par d’autres « personnalités » noires.

Le propos et le ton de William Hannibal Thomas sont radicalement différents dans The American Negro dont l’auteur a la double prétention d’avoir observé les Noirs comme personne avant lui (« Je n’ai pas non plus cessé d’essayer… d’observer et d’étudier le Noir à chaque phase de son existence jusqu’à ce que je visite chaque État et communauté du Sud… ») et de les faire connaître aux Blancs (« Je sais que peu de gens ont une connaissance réelle de leur vie cachée et de la vie réelle dans leur maison, leur église et leurs relations sociales…. Il est donc évident que les Blancs américains n’ont aucune connaissance intelligente de la sociologie des Noirs ; et il est raisonnable de supposer que… les faits essentiels de la vie des Noirs sont aussi peu connus de la grande masse de notre peuple qu’ils l’étaient il y a trois siècles… »).

William Hannibal Thomas n’en aligne pas moins des stéréotypes, au point d’ailleurs de commencer par celui de l’« aversion [des Noirs] pour le travail manuel » :

« Non seulement les Noirs n’ont pas la capacité d’acquérir une connaissance claire et concise des idées et des choses… Un discours vague… indique une conception confuse et incohérente, tout comme des expressions bien définies montrent que le locuteur a dans son esprit des images mentales clairement définies. Les Noirs ont une conception très maigre de la portée des mots et sont plus influencés par le son que par le sens. .. Pour un Noir, c’est un son vocal et non un symbole significatif représentant des qualités actuelles, visibles, vivantes… L’idée noire de la conversation est un usage fluide des mots, prononcés sans aucun égard pour la vérité ou les faits. Il passera des heures à parler des choses les plus triviales le concernant ainsi que les autres. Cette disposition à bavarder consomme une quantité de temps dont il n’a pas la moindre idée… Lorsqu’il est silencieux, il ne cherche aucunement à comprendre ce qui se dit, à moins qu’il ne fasse l’objet de critiques ou que sa vanité ne soit blessée. Il attend simplement, avec un souffle retenu et une impatience inquiète…. Et à la moindre pause, il plonge instantanément dans le seul but de distancer les autres dans une clameur bavarde… Le Noir animé est une créature fringante et mousseuse à la frivolité débordante dans la parole et l’action, bien que celle-ci s’effondre instantanément en une réticence morne, maussade et méchante à la moindre réprimande… ».

The American Negro parlait comme les suprémacistes blancs. Lesquels s’empressèrent justement de le mobiliser dans leur militantisme en faveur de l’abolition du XIVe amendement à la Constitution des Etats-Unis et relatif à la pleine citoyenneté de tous les Noirs (y compris donc les anciens esclaves). « Regardez, c’est un Noir qui dit la même chose que nous ! », répétaient-ils. N’eût été cette considération que William Hannibal Thomas était « Noir », trois autres Noirs, mulâtres comme lui (Booker T. Washington, W.E.B. Du Bois et Charles W. Chesnutt), ne se seraient pas obligés à lui répondre. Leurs textes, qui sont reproduits ci-après, ainsi que celui du pasteur S. Timothy Tice, sont peut-être pour beaucoup dans la volonté de John David Smith de rabattre le racialisme (voire la négrophobie de W. H. Thomas) sur un désordre psychologique lié à ses propres souffrances (au-delà de son amputation d’un bras). Ce qui ne change cependant rien à l’importance historique de la question « dialectique » Blacks/Mulattoes (Noirs/Métis) : la relégation raciste des mulattoes à la négrité, l’injonction racialiste de négrité des Blacks aux mulattoes, la distance revendiquée par certains mulattoes vis-à-vis des Blacks, la très grande identification de certains mulattoes aux Blacks. Toutes choses… claires à travers l’histoire du passing et, de nos jours, du colorisme.

Présentation de l’éditeur

William Hannibal Thomas (1843-1935) a servi avec distinction au sein des troupes américaines de couleur lors de la guerre civile (au cours de laquelle il a perdu un bras) et fut prédicateur, enseignant, avocat, législateur d’État et journaliste après la bataille d’Appomattox en 1865. A travers de nombreuses publications au cours des années 1890, Thomas a adopté une idéologie nationaliste noire, certes critique mais optimiste. Dès l’âge de vingt ans environ, Thomas a commencé d’afficher une personnalité autodestructrice, une personnalité qui le mit constamment en conflit avec les autorités et toujours en fuite. Son livre The American Negro (1901) fut son dernier acte autodestructeur.
Attaquant les Afro-Américains avec un langage grossier et insultant dans ce livre totalement pessimiste, Thomas leur imputait le « problème noir » de l’époque et soutenait que les Noirs devaient se racheter radicalement en améliorant leur « caractère » plutôt qu’en espérant changer de couleur. Vague dans ses préconisations, Thomas laissait entendre que les Noirs devraient s’inspirer de certains mulâtres, dont lui-même.
Black Judas est une biographie de Thomas, une histoire de l’édition de The American Negro et une analyse de la signification de ce livre pour la pensée raciale américaine. Le livre s’appuie sur quinze années de recherche, y compris sur les traumatismes causés par une amputation et la théorie psychanalytique de la haine de soi, afin d’évaluer la métamorphose de Thomas d’une critique constructive des Noirs à la négrophobie. John David Smith affirme que son changement radical est le résultat de traumatismes émotionnels et physiques clés qui reflètent l’histoire de la vie de Thomas, exposée au racisme des Blancs et à une douleur physique intense.

Révérend S. Timothy Tice_Réplique à William Hannibal Thomas 1901 by Pascal Mbongo on Scribd

S. Timothy Tice, The American Negro : what he was, what he is, and what he may become : a critical and practical rejoinder to William Hannibal Thomas, Cambridgeport : Printed by J. Frank Facey, 1901, 50 p.

Booker T. Washington contre William Hannibal Thomas by Pascal Mbongo on Scribd

Booker T. Washington, "The American Negro" The Outlook, Vol. 67, 1901, p. 733–736.

W. E. Du Bois critique de American Negro de W. H. Thomas by Pascal Mbongo on Scribd

W.E.B Du Bois, "The Sorm and Stress in the Black World," The Dial, Vol. 30, 1901, p. 262–264.

Charles W. Chesnutt critique de American Negro de W. H. Thomas by Pascal Mbongo on Scribd

Charles W. Chesnutt, "A Difamer of his Race," The Critic, Vol. 38, 1901, p. 350–351.

American Negro, Réponse de W. H. Thomas à Chesnutt by Pascal Mbongo on Scribd

William Hannibal Thomas, "Mr. William Hannibal Thomas Defends his Book", The Critic, Vol. 38, 1901, p. 548–550.

(*) L’histoire économique, l’histoire sociale ou l’histoire culturelle ne sont pas moins denses que l’histoire politique, et il y autant à voir si l’on file l’histoire nationale que si on file l’histoire de chaque Etat ou l’histoire locale de chaque Etat.

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